Le jardin n’a rien perdu de son charme, ni le potager de son éclat.

Outre noir-soulage

Sur trente-deux graines de cornichons, vingt-cinq pointent le bout de leur feuille, difficilement, avec une extrême lenteur mais sûrement. Déjà les grilles pour les tuteurer sont prêtes, marquées par les années d’un même usage. Deux pieds de courgettes, rondes et longues, verdoient paisiblement près des piments doux. Une tour farfelue de pommes de terre nargue de ses feuilles une salade qui a monté. À leurs pieds, une motte de persil bataille avec la ciboulette sauvage. Le thym, déchaîné, déborde des plates-bandes.

L’époque est moins propice à la culture de la tomate, les pieds sont malades et crèvent irrémédiablement. Il y a neuf ans, l’été était florissant, les tomates se cueillaient à flots et elles étaient transformées en coulis ou simplement mangées avec un filet d’huile d’olive, de la mozzarella et du basilic ciselé. Il y a neuf ans hier, la tomate a perdu son goût.

Fraîchement cueillie, lavée puis coupée en tranches, servie dans une assiette blanche, la tomate a perdu son goût. Elle a entraîné la disparition d’une saveur particulière, liée à l’été : l’enfance. Ce fut soudain, rapide ; un coup d’arrière la tête dont on ne se relève pas. En mangeant cette tomate, tu as avalé la nouvelle. En digérant la nouvelle, tu n’as plus fait attention à la texture, à la saveur, à l’arôme… Ce jour là, tu as lié la tomate à la mort.

Tu es restée bloquée sur la tomate. Tu n’as pas grandi, enfermée dans ta douleur, dans les souvenirs d’une saveur. Tu n’as cessé de ressasser, d’en revenir à ce jour où tout a basculé, où en mangeant tout s’est brisé en toi. Perméable au moindre choc émotionnel, tu t’es enfoncée dans le noir, l’indifférence. Tu étais sur un plan instable, comme ce jeu en bois où une bille traverse un labyrinthe parsemé de trou. A force de chutes, tu as fini par avancer. Toujours dans le noir. Mais un noir avec des formes, des reliefs, de la lumière. De noir, tu es passée à outrenoir. Ca soulage.

Aujourd’hui, la tomate pousse encore. Tu ne te souviens plus de son goût . Tu ne l’as plus touchée, tu ne l’as plus coupée, préparée et mangée crue depuis lors. Tu as appris à la redécouvrir, à la sentir. Très cuite, séchée et marinée à l’huile d’olive. Tu as su vivre avec son souvenir, tu as grandi. Et il y a des couleurs, des nuances.

Le jardin est un petit îlot de bonheur qui te rappelle qui tu es. Tu le cultives chaque année sans t’appesantir sur son sort et t’émerveilles de chaque renaissance.

Marcel a le goût de la madeleine, tu as l’odeur de la tomate.

 

peinture de Pierre Soulage. Outrenoir.

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