Hurlements dans la nuit

daviv_lynch

 

La boule d’énergie bleutée se déplace lentement. Elle part simultanément de la première phalange des orteils, elle remonte vers les métatarses, les malléoles, les tibias… En partant des orteils, tu imagines leur forme, tu les visualises dans ton esprit et quand tu ressens l’énergie bleutée alourdir les dix extrémités, tu la fais se déplacer doucement vers la partie du corps suivante. Déplacement, respiration. Mouvement, irrigation. L’ensemble du corps – os, muscles, ligaments, tendons, ménisques, vaisseaux sanguins, chairs, peau – pèse de plus en plus lourd. Tu t’enfonces dans le matelas, déformes le sommier,  Arrivée aux métatarses, il n’y a qu’eux qui existent ; rien avant, rien après, et l’énergie qui circule en eux. Le mouvement bleuté qui te traverse te fait oublier peu à peu ton corps. Progressivement, tu pèses de moins en moins lourd, jusqu’à l’arrivée à ton visage. Il flotte tout entier dans le vide, celui de la pensée noyée dans l’air.
Tu t’endors en effaçant l’image de tes yeux, tu t’endors calme, détendue.

L’esprit pense qu’il maîtrise le corps, qu’il contrôle l’énergie vitale. L’esprit s’endort dans l’illusion paisible que tout va bien. Que tu vas bien.

 

Dans la noirceur de la chambre, tu entends un grattement léger suivi d’un son étouffé. A travers les rideaux, ça chuinte. Tu te retournes sur le ventre, une jambe légèrement en dehors du drap ; quelques fins poils blonds se dressent au creux de ton dos lorsque tu entends le chuintement non plus de derrière le rideau, mais près de ta tête. Frisson, recroquevillement. Le grattement recommence sous le matelas, le son étouffé se fait plus distinct. Impression qu’une voix maladroite t’appelle, du moins, que c’est pour toi que le son est adressé. Soudain, mouvements, respirations autres que la tienne. Tu te redresses dans le noir, de tes mains pousses le mur pour déplacer le matelas. La lumière se fait inexplicablement sur deux beaux yeux bleus, souriants, dans les chairs déchirées d’un visage familier. Visage en lambeaux, peau décomposée qui se détache en filaments sanglants. Ses paupières ont disparu, les lèvres aussi ; toutes les parties tendres du visage ont été rongées, tu ne vois que son sourire et ses yeux bleus qui baignent dans un sang à demi séché, suintant encore par endroit, entre fragments de peaux et croûtes.
Ce que tu vois n’aura duré que trois secondes. Tu te lèves, paniquée, la peur perçant ton ventre, te dégages des draps, fuis vers le bout du lit où tu restes prostrée, tremblante, en hurlant à l’aide.
Au fond de toi, tu sens que tu es à l’origine du massacre. Tu ne sais pas comment, pourquoi mais c’est de ta faute.

 

L’esprit ne maîtrise rien, il se berne et se maintient dans l’illusion que tout va bien. Dans les deux heures qui suivent l’endormissement, la terreur nocturne s’installe, te broie et brise tes belles barrières. Tes peurs, angoisses, craintes, colères, regrets, déceptions, douleurs, peines, tout ressort, tout s’exprime dans tes hurlements de détresse.

 

Image d’illustration : Woman with Dream, David LYNCH (2007) Lithographie (66 x 89 cm)

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